société

Podcast et librairie jeunesse: ces deux amies déconstruisent le racisme à l’école

“Les Enfants du Bruit et de l’Odeur”, c’est un extrait du discours tristement célèbre prononcé par Jacques Chirac en 1991. Désormais, c’est surtout un podcast militant et une librairie jeunesse anti-raciste, lancées par Prisca Ratovonasy et Ulriche Alé, amies depuis vingt ans et toutes les deux mamans. Interview.
Ulriche Alé et Prisca Ratovonasy, DR
Ulriche Alé et Prisca Ratovonasy, DR

Ulriche Alé et Prisca Ratovonasy, DR


Notre visio était programmée à 20h30, mais la réunion de Prisca s’éternise. L’idée d’une interview virtuelle et nocturne n’a pas l’air de troubler la trentenaire hyperactive, mais c’est finalement à une heure plus classique que notre rencontre virtuelle à trois aura lieu le lendemain. Quoique “classique” est sans doute l’adjectif le moins adapté pour décrire Prisca Ratovonasy et Ulriche Alé, les fondatrices du podcast Les enfants du bruit et de l’odeur qui fête sa première année, et auquel s’ajoute désormais une librairie jeunesse en ligne qu’elles viennent d’inaugurer. Leur parcours, leur rencontre, leur mode de fonctionnement (l’une vit à Bordeaux, l’autre en Haute Savoie) sont atypiques, mais leur complicité est évidente, et leur engagement, aussi nécessaire qu’urgent.

 

Ni l’une ni l’autre n’êtes journaliste ou libraire: quel est votre parcours?

Ulriche Alé: J’ai la chance de pouvoir me consacrer au podcast et désormais à la librairie, mais avant mon congé parental, j’étais formatrice à l’Agence nationale pour la Formation Professionnelle des Adultes (AFPA) et dans une école de commerce en Normandie, où Prisca et moi nous sommes rencontrées pendant nos études. J’avais remarqué que les personnes racisées étaient systématiquement dirigées vers des formations “employé·e libre service”, y compris quand elles étaient surdiplômées dans des secteurs qui n’avaient rien à voir avec la manutention, tandis que les formations de “vendeur.se conseil” semblaient elles aussi réservées à un profil type: des jeunes femmes grandes, minces, plutôt jolies, et blanches. J’ai fait remonter l’info plusieurs fois à Pôle Emploi, mais j’étais l’une des rares femmes parmi les formateurs, et la seule noire: “bizarrement”, mes remarques n’ont pas trouvé beaucoup d’écho…

Prisca Ratovonasy: Je suis directrice commerciale sur le marché asiatique, dans une entreprise qui fabrique du matériel de sport. Rien à voir avec le podcast a priori, sauf qu’avant de me tourner vers le commerce, j’ai fait des études de psycho. Et j’avais été frappée que l’on continue d’enseigner des concepts d’un autre temps: le fait que Freud soit profondément sexiste n’est pas questionné, par exemple. Et on étudie toujours Paul Broca, l’anthropologue à l’origine de la classification des êtres humains…

“On a voulu déconstruire le racisme avec des personnes qui le vivent.”

Comment est née l’idée de ce podcast?

PR: J’écoute pas mal de podcasts comme Kiffe ta race, mais surtout, lorsque je suis rentrée en France il y a deux ans après avoir passé huit ans au Vietnam, ma fille a subi très vite le racisme à l’école. J’en ai parlé avec Ulriche, et on s’est rendu compte que nos enfants faisaient l’objet des mêmes remarques, des mêmes insultes que nous il y a trente ans!

UA: Ces mots qui sont toujours utilisés aujourd’hui viennent d’un imaginaire colonial qui persiste et que les personnes concernées n’ont pas le loisir de déconstruire dans les médias. En général, ce sont des hommes blancs qui évoquent le sujet du racisme, souvent pour minimiser les faits et les ressentis. Un peu comme si un homme expliquait à une femme comment fonctionnent ses règles, et qu’il lui rétorquait “J’ai une femme donc je sais!” lorsqu’elle lui fait observer qu’il n’est pas concerné…

PR: On a voulu déconstruire le racisme avec des personnes qui le vivent. Ça ne devrait pas être révolutionnaire et pourtant ça l’est! Et pour cela, on s’est lancées toutes seules avec notre micro. C’est ça qui est génial avec le podcast: le format n’est réservé à personne.

 

 

Pourquoi avoir choisi ce nom, “Les Enfants du Bruit et de l’Odeur”?

UA: Il fait référence à un discours de Jacques Chirac prononcé le 19 juin 1991 dont la plupart des personnes racisées se souviennent encore. À l’époque, Chirac est maire de Paris et président du parti le RPR, et il préside un dîner devant des militants au cours duquel il parle de “problème de l’immigration” -il dit même que Le Pen n’a pas “le monopole de souligner les vrais problèmes”. Non seulement il associe les personnes immigrées à des “problèmes”, mais il oppose aussi le “travailleur français” et l’immigré, qui profiterait du système en ne travaillant pas, avant de conclure: “Si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur, le travailleur français devient fou. Et ce n’est pas raciste de dire ça.” Tout est violent dans cette séquence: les mots employés, la réaction du public qui applaudit et rit très fort, le fait que cet homme soit un élu de la République censé représenter tous les français… Or il opère clairement la distinction entre les “vrais” Français et ceux qui le sont moins parce que même s’ils sont nés en France, ils ne sont pas blancs.

PR: Le problème, c’est qu’en 30 ans, rien n’a changé. Il y a deux mois, Alain Juppé a déclaré que Chirac avait raison. Une partie de la population, toujours la même, est toujours invisibilisée en même temps qu’elle est stigmatisée, voire carrément diabolisée puisqu’on l’associe au déclin français. Ces agressions ont lieu dans l’espace public mais aussi dans l’espace privé, à la télé, dans nos foyers! Lorsque ma mère a entendu le discours de Chirac à la télé, elle m’a regardée, elle a éteint la télé, et ne l’a plus jamais rallumée.

Quel est l’objectif de ce podcast?

PR: D’abord, valider le ressenti des personnes racisées, les sortir de l’isolement. Lorsqu’on te répète à longueur de temps que le problème n’est pas la blague raciste et les personnes qui rient mais ton manque d’humour, tu finis par penser que le problème vient effectivement de toi, que tu es un problème. Il est important de comprendre le caractère systémique de ce racisme ordinaire pour pouvoir le déconstruire: personne ne naît raciste, on le devient et on peut le devenir tôt, parce qu’on intègre inconsciemment des codes sociaux dès le plus jeune âge. Par exemple, si un enfant en mord un autre à la crèche, on lui explique tout de suite que ça ne se fait pas, on en parle à ses  parents. En revanche quand un enfant blanc traite un autre enfant noir de caca, en général on minimise, on n’intervient jamais, parce que “ce ne sont que des enfantillages”. Mais quel message ça transmet aux enfants? Qu’il est permis d’agresser certains enfants, et que ces enfants ne doivent pas se sentir agressés? On a donc voulu créer un outil complet qui permette aux adultes, aux parents comme aux personnes qui travaillent au contact d’enfants de comprendre et d’aborder la question avec eux.

“Les livres pour enfants où les personnages ressemblent à nos enfants sont rares.”

La librairie, c’est donc la continuité du podcast?

UA: Exactement. La représentation est fondamentale dans la construction de soi. Or les livres pour enfants où les personnages ressemblent à nos enfants sont rares, et ceux qui existent sont souvent bourrés de clichés sexistes et/ou racistes. Par exemple, les personnages noirs ne vivent jamais leurs aventures en France, ils sont toujours dans un pays lointain, souvent à moitié nus, façon Kirikou, et il faut les sauver. Les personnages asiatiques sont toujours jaunes, ils portent des petits chapeaux pointus et mangent du riz! On a donc créé une librairie inclusive avec une sélection de livres pour les enfants de 0 à 13 ans qui leur ressemblent vraiment.

PR: On a également voulu mettre en valeur des auteurs et des autrices racisé·e·s, qui ont souvent plus de mal que les autres à trouver une maison d’édition. Laura Nsafou, l’autrice de Comme un million de papillons noirs, a peiné à trouver une illustratrice et un éditeur, alors que le livre a été un carton! De notre côté, lorsqu’on a expliqué notre projet de librairie inclusive à une grande maison d’édition, on nous a répondu “Mais pour quoi faire?” Les livres qui mettent en scène des personnages racisés, ou en situation de handicap, LGBT+ etc. sont considérés comme trop niche, donc pas assez commerciaux. Du coup, les enfants concernés sont obligés de vivre la vie des enfants dans la norme par procuration. En finissant par se dire qu’ils sont anormaux.

Votre coup de coeur de (nouvelles) libraires?

PR: Gaïa changera le monde, de Paula Anacoana, à partir de 7 ans. C’est l’histoire d’une petite fille de 10 ans super forte en maths et aux échecs qui s’engage au quotidien pour la planète. Les illustrations signées Claudia Amaral sont magnifiques, c’est une jolie histoire d’amitié et de relation parent-enfant, et puis les héro·ïne·s des livres qui abordent l’écologie sont rarement racisé·e·s, jamais noir·e·s. Comme si l’écologie était une préoccupation de blanc·he·s!

UA: Un livre pour adultes, car nous avons aussi une sélection pour les ados et pour les adultes.  L’appropriation culturelle de Rodney William: il y explique que le processus d’invisibilisation des peuples noirs, minoritaires et autochtones date de la période de l’esclavage, mais qu’il persiste dans nos sociétés capitalistes. Les tresses ou le turban par exemple sont stigmatisés chez les personnes racisées, alors qu’ils font partie de leur patrimoine culturel. Mais ils seront valorisés chez les personnes blanches, alors que pour elles il s’agit de simples accessoires de mode! Nous cherchons à valoriser les auteur·ices francophones, mais Rodney William fait partie des exceptions que nous sommes ravies de faire.

Propos recueillis par Fiona Schmidt


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