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Réfugiées du Darfour, elles s'émancipent par le football

À l’est du Tchad est né Darfur United, une équipe de football composée de réfugiées du Darfour. Pour ces femmes, le sport est source d’autonomie. Elles rêvent de représenter leur communauté en compétition internationale.
Faïza et Teïba à Milé © Aude Le Gentil
Faïza et Teïba à Milé © Aude Le Gentil

Faïza et Teïba à Milé © Aude Le Gentil


De l’élégante robe dorée de Teïba dépasse le bas d’un jogging. En petites foulées, la jeune femme de 20 ans rejoint le terrain de football, ôte sa tenue satinée et se glisse dans son costume de coach. Avec sa binôme Faïza, 23 ans, elle guide une vingtaine de jeunes filles, chapeaute passements de jambes et tirs au but. Il est neuf heures du matin au camp de réfugié·e·s de Milé, à l’est du Tchad. Le thermomètre vient de dépasser les 30 degrés et le sable chaud chatouille les pieds nus. L’entraînement de Darfur United vient de démarrer.

 

“Ici, jamais des femmes n’avaient joué au football”

Tout est parti d’une idée folle, en 2012: “Monter une équipe de football avec des réfugié·e·s du Darfour et participer à la Viva World Cup, la Coupe du monde des fédérations non-affiliées à la Fifa, à Erbil, au Kurdistan irakien”, raconte Gabriel Stauring, fondateur de l’ONG américaine iACT. Une aventure inimaginable pour les 300 000 exilé·e·s qui vivent à l’est du Tchad depuis 2004. Tou·te·s ont fui les massacres qui rongeaient le Darfour, au Soudan voisin. iACT sélectionne alors deux hommes dans chacun des douze camps de la zone. L’année suivante, Darfur United s’envole même pour la Suède.

Dès le départ, des femmes nous ont demandé: ‘Et nous?’, se souvient Gabriel Stauring, joint depuis la Californie. On a mis six ans à créer l’équipe féminine. Ici, jamais des femmes n’avaient joué au football.” Afin de déjouer les préjugés et d’élever le niveau de jeu, l’ONG installe des académies pour filles et garçons. Dans chaque camp, quatre coaches (deux femmes, deux hommes) sont recruté·e·s, formé·e·s et rémunéré·e·s. Objectifs? Développer la pratique du sport et ses valeurs, mais aussi apporter une respiration dans le quotidien difficile de ces réfugié·e·s.

Réfugiées du Darfour, elles s'émancipent par le football

L’entraînement à Milé, © Aude Le Gentil

 

“Quand tu portes un pantalon, on se moque de toi”

A 40 kilomètres de là, au camp de Kounoungou, l’entraînement bat aussi son plein, supervisé par Sadia et Kobra. Longtemps, l’envie de s’essayer aux jongles et aux tacles les a démangées. Quand l’opportunité d’intégrer Darfur United s’est présentée, elles n’ont pas hésité. “Plus petite, en voyant des femmes jouer à la télévision, je me disais que moi aussi j’en étais capable”, confie Sadia, défenseuse de 22 ans.

Il a fallu affronter les regards et critiques. Dans cette communauté musulmane traditionnaliste, le football était une affaire d’hommes. Dribler en pantalon, une provocation. Question de pudeur, expliquent les jeunes joueuses. “Quand tu portes un pantalon, on se moque de toi, lâche Kobra, 19 ans. On te dit que tu n’es pas une vraie femme, on te manque de respect.

Au début, il n’y avait qu’une trentaine de fillettes inscrites, complète Mohammed, l’un des coachs de Kounoungou. Plusieurs venaient jouer en cachette. Quand l’équipe masculine est partie à l’étranger, les parents ont compris que le football, c’était du sérieux. Maintenant, elles sont 400!

 

“Donner un meilleur avenir à mes enfants”

Pour le moment, les ambitions d’iACT sont modestes. L’ONG espère organiser cette année un premier match officiel à N’Djamena. Gagner la capitale sera une coûteuse expédition: au choix, il faudra rouler deux dangereuses journées en Jeep ou emprunter les vols intérieurs des Nations unies. Pas évident quand les moyens manquent. Milé ne compte qu’un ballon, une dizaine de chasubles et deux mini-buts.

Ces jeunes femmes, elles, visent haut et loin. “Tout ce qui me hante, c’est de trouver un autre endroit pour progresser”, martèle Faïza. Toutes rêvent d’un destin similaire à celui de l’équipe masculine: porter la couleur verte du Darfour dans une compétition internationale en Europe ou aux États-Unis. Idéalement, obtenir l’asile pour s’inventer une nouvelle vie. “J’en rêve chaque nuit, confesse Teïba. Pour progresser et donner un meilleur avenir à mes enfants.

Réfugiées du Darfour, elles s'émancipent par le football

Les footballeuses de Kounoungou, © Aude Le Gentil

 

“Le football comble en moi un besoin”

La formule revient plusieurs fois dans la bouche de Faïza et Teïba: “Ma priorité, ce sont mes enfants.” Toutes deux sont de jeunes mères, toutes deux n’ont plus de nouvelles de leur ancien compagnon. Pour elles, plus encore que pour les autres coaches, Darfur United est une question d’indépendance et de dignité. “Personne ne me donne cinq francs, énonce Faïza. Je subviens seule aux besoins de ma fille.

L’entraînement s’achève. Les joueuses rangent leurs affaires et époussètent leurs vêtements. “Le football comble en moi un besoin d’être utile à ma communauté, poursuit Faïza. Les enfants qui suivent nos cours sont plus éveillés et plus participatifs à l’école. Cela me donne plus de passion et de fierté que tout ce que je pourrai faire d’autre dans la vie.” Dans un sourire, la défenseure ajoute: “Maintenant, ma fille arrive toujours avant moi à l’entraînement.”  

Aude Le Gentil


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