société

Reportage

À Kinshasa, les Congolaises se cachent pour avoir leurs règles

En République Démocratique du Congo, les règles sont encore un immense tabou qui handicapent la vie de toutes les jeunes filles. Reportage.  
© Nicola Hiexe
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Dans le quartier de Njili, non loin de l’aéroport de Kinshasa, quatre jeunes filles discutent en se tressant les cheveux, assises, devant la porte d’une maison. Aujourd’hui Chamelle, 20 ans, a ses règles alors elle a préféré rester chez elle où ses amies lui rendent visite. Elle me présente sa routine. “Pour me protéger, j’utilise des couches pour bébé, elles sont plus absorbantes et elles coûtent moins cher.” Dans son quartier, ni cossu, ni populaire, elle les paye 1250 francs congolais (fc) soit environ 50 centimes d’euros contre 2.000 fc pour des serviettes hygiéniques. La différence peut paraître dérisoire, mais en République démocratique du Congo, les habitants vivent en moyenne avec moins de 2 euros par jour.
Pour Chamelle, le calcul est vite fait, elle prend donc des couches pour bébé qu’elle coupe en deux.

“Les toilettes sont trop sales alors je ne les utilise pas.

Pour se changer, elle va récupérer de l’eau dans une bassine, qu’elle va ensuite jeter le plus loin et le plus discrètement possible: “J’ai des frères, ils se moqueraient de moi”. Chez elle, les toilettes se résument à un trou dans le jardin, entouré de feuilles de tôle. Un endroit sans plafond, sans porte, sans intimité… mais aussi sans eau courante. “J’habite ici depuis bientôt un an mais les toilettes sont trop sales alors je ne les utilise pas, je ne m’y sens pas bien”, confie-t-elle.

 

Sujet tabou

La majorité des femmes et filles ont leurs règles en moyenne tous les 28 jours pendant environ 40 ans. Mais en République démocratique du Congo, les questions liées au sexe sont particulièrement taboues. Aussi, la menstruation est entourée de silence, de mythes. Un silence qui rend la gestion des règles
complexe. “En général, c’est très rare qu’on puisse parler de ses règles à son père. Et comme c’est lui qui ramène l’argent à la maison, il ne nous en donne pas pour qu’on puisse s’acheter des protections périodiques, explique Laura, une autre jeune fille. Moi, pour m’en fournir, j’économise sur l’argent
qu’il me donne pour les transports.”
Lorsqu’on sort un peu de la ville, là où les Congolais·e·s gagnent moins d’argent, les femmes n’ont pas toujours les moyens d’investir dans des couches pour bébé, et encore moins dans des serviettes. “Dans ce cas-là, elles utilisent de la boue, explique Davina, militante chez Ma voisine, une ONG congolaise consacrées aux femmes et aux jeunes filles. Elles mélangent de la boue avec du sable puis elles le mettent dans la culotte, pour que le sang ne puisse pas traverser et les tacher. Mais de cette façon, elles attrapent souvent des infections.”

 

Cacher le sang

Car la tache fait peur. En raison du manque de connaissances sur les causes de la menstruation et de son association à la sexualité, les filles sont souvent marginalisées par la société lorsqu’elles ont leurs règles, aussi elles essayent à tout prix de les cacher. Davina se souvient d’ailleurs avec effroi de cette fois où elle s’est tachée. “C’était à l’université, j’ai du quitter le cours alors qu’il était très important et rentrer chez moi pour que personne ne s’aperçoive que j’étais tachée.”
Une situation qui est loin d’être rare. À Kinshasa, selon un rapport de l’Unicef, près d’un tiers des filles ne vont pas à l’école pendant leurs règles, soit pendant 20% de l’année scolaire. Un absentéisme qui peut avoir de lourdes conséquences sur leur réussite à l’école et donc sur leur avenir., et qui est surtout dû aux conditions sanitaires. Beaucoup d’écoles ne sont pas préparées à accueillir dans des conditions décentes ces jeunes filles en pleine puberté, que ce soit par manque de toilettes mais aussi par manque d’eau courante potable. En effet, seuls 30% des Congolais·e·s ont un accès facile à l’eau potable.

Je n’étais pas préparée physiquement et émotionnellement.”

Mais le plus gros problème reste l’information. “Ici c’est compliqué d’avoir des explications, les règles, on n’en parle pas”, insiste Davina. Elle se souvient de la première fois: “J’avais 14 ans. En me levant pour aller au lycée, j’ai vu du sang. À l’église, une fille m’avait expliqué comment faire alors j’ai demandé à ma sœur une serviette. Elle me l’a donnée et je suis partie au lycée. Au moment d’uriner, je ne savais pas quoi faire. Est-ce que c’était comme une couche donc est-ce que je devais me soulager dedans? Est-ce que je devais l’enlever? Je suis restée 20 minutes comme ça dans les toilettes sans savoir quoi faire. Enfin je me suis décidée et je l’ai retirée et comme je n’avais pas de protection de rechange, je suis rentrée chez moi. C’était inattendu. Je n’étais pas préparée physiquement et émotionnellement.”

 

Fausses croyances

Et pourtant Davina fait partie des “chanceuses”: elle savait ce qu’étaient les règles. Certaines jeunes filles le découvrent lors des premiers saignements et paniquent. “On s’éduque dans la rue mais personne n’est informée, on dit juste ‘à partir de maintenant si un garçon te touche, même le coude, tu peux tomber enceinte, alors attention’ regrette Davina. Les plus âgées essaient de t’expliquer des choses qu’elles ne comprennent pas, du coup il y a beaucoup de fausses informations qui circulent.” Et qui continuent d’entretenir l’ignorance. 

Nicola Hiexe, à Kinshasa


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