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“La Déferlante”, “Gaze”, “MILF”... la révolution des médias féministes est en marche

Féministes dans leur démarche, leur fonctionnement et leur contenu, une flopée de  nouveaux médias engagés ont vu le jour en 2020. Enquête.
“Gaze”, DR
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“Avec la crise du Covid, tout est devenu infiniment plus compliqué. L’opération de crowdfunding a débuté deux jours avant le premier confinement, c’était un cauchemar. Lever des fonds pour monter un média alors que l’urgence se trouvait ailleurs, ça a été difficile.” Clarence Edgard-Rosa en a bavé, mais l’annus horribilis n’aura pas eu raison du projet de la trentenaire. Le premier numéro de sa revue papier “entièrement pensée et faite par des femmes”, Gaze, vient de voir le jour avec pour objectif de “célébrer la diversité des regards féminins”. Étonnamment, l’ex-journaliste de Causette et de Marie-Claire est loin d’être la seule à se lancer dans l’expérience médiatique en pleine crise économico-sanitaire. D’après Marion Pillas, cofondatrice du mook La Déferlante destiné à “comprendre, documenter et prendre part à la révolution féministe”, c’est même une “ribambelle de journalistes, éditeur·rice·s, entrepreneur·se·s des médias” qui a choisi de sauter le pas ces derniers mois. Le numéro deux de la revue Women who do stuff est ainsi paru à la rentrée 2020. 

Malgré l’annulation de rendez-vous pros ou de programmes d’accompagnement de jeunes médias, plusieurs créatrices de contenu féministe parviennent, à contrecourant, à tirer du positif de l’année 2020. “Finalement, c’est au moment du deuxième confinement que la revue a pris son envol, se souvient Marion Pillas. On a arrêté d’aller boire des cafés pour pitcher notre projet, on s’est recentrées sur ce qu’on voulait faire, on a lancé notre newsletter et commencé à établir un vrai calendrier.”(Ndlr : le premier numéro de La Déferlante, disponible en précommande, sortira en mars 2021.) 

Les militantes, les féministes, les femmes, vont plus vite que la presse traditionnelle dirigée par des hommes blancs de 60 ans.”

Fabienne Lacoude, la fondatrice de MILF, le premier média féministe 100% dédié à la maternité, estime de son côté que cette période a provoqué un éveil sur la question de l’égalité femmes-hommes, auquel se propose de répondre sa newsletter. “Les femmes et les mères en particulier ont souffert en cette année. Beaucoup d’entre elles se sont rendu compte qu’on leur demandait l’impossible: être une mère, une épouse, une travailleuse parfaite. On a aussi noté une recrudescence des violences faites aux femmes et vécu des accouchements dans des conditions très difficiles…. Je me suis dit que la ligne éditoriale de mon média, que j’avais en tête depuis longtemps, répondait à une vraie prise de conscience.

 

Une offre médiatique à la traîne

Si la crise Covid a pu représenter un déclic débouchant sur cette fameuse “prise de conscience”, celle-ci s’inscrit plus largement dans la montée de nouvelles revendications et points de vue depuis #MeToo, que la presse mainstream peine à prendre en compte. “Les militantes, les féministes, les femmes, vont plus vite que la presse traditionnelle dirigée par des hommes blancs de 60 ans, analyse Fabienne Lacoude. On ne trouve pas dans l’écosystème médiatique existant l’espace que l’on cherche, donc on crée nos propres supports, nos propres tribunes.”

En réfléchissant au projet de La Déferlante, Marion Pillas et ses collègues constatent, elles aussi, un certain vide concernant l’offre médiatique française. Les quatre femmes sont convaincues qu’avant elles, quelqu’un a bien dû avoir l’idée de “regrouper le bouillonnement féministe, ses idées, ses débats” dans “un bel objet, qu’on ait envie de garder et qu’on puisse ressortir de sa bibliothèque lorsqu’on en a envie. Pendant six ou sept mois, on s’est dit qu’on avait dû passer à côté de quelque chose”, se souvient la cofondatrice de la revue trimestrielle.  Mais rien.

“Le podcast a donné la parole, et on assiste peut-être maintenant à un besoin de poser les choses par écrit, avec l’idée que ça reste.”

Siham Jibril, la fondatrice du podcast féministe Génération XX, qui a choisi de lancer un hors-série papier en octobre sur le thème de l’écoute, distingue également dans la nouvelle vague de parutions engagées une tendance à l’imprimé, qui semble correspondre à un moment bien particulier. “On a eu une vague de création de podcasts féministes fin 2016 début 2017 à laquelle j’ai participé, aux côtés de La Poudre ou des Couilles sur la table. Le podcast a donné la parole, et on assiste peut-être maintenant à un besoin de poser les choses par écrit, avec l’idée que ça reste. C’est en général du contenu sourcé, il y a un côté universitaire sans le côté livre poussiéreux. Il faut que les deux existent: du ressenti et du personnel pour toucher les gens, et des chiffres et faits pour faire avancer les choses.”

Au-delà de porter, d’analyser et de transmettre des idées féministes, les créatrices de médias semblent vouloir se réapproprier un discours longtemps confisqué par les hommes, qui constituent, d’après l’association Prenons la une, 81% des directeur·rice·s de rédaction et 66% des rédacteur·rice·s en chef des médias français. “Le projet de Gaze a été forgé en réaction au regard masculin qui a longtemps été posé comme une norme pour la photo, la représentation des femmes, les récits journalistiques, avec une fausse neutralité qui est en réalité masculine, raconte Clarence Edgard-Rosa, à la tête d’une équipe entièrement féminine. Je me suis aussi dit que la plupart des médias féministes ont été montés par des hommes. C’est super qu’ils existent, mais ça questionne.”

 

Toucher un public non féministe

Toutes les créatrices de médias que nous avons interrogées sont d’accord: l’un des plus gros enjeux de leurs publications sera de parvenir à toucher un public plus large que celui des sphères féministes.  “Quand on est féministe, on participe à un projet de société révolutionnaire. L’idée est de convaincre le plus de gens possible pour que ce projet aboutisse”, explique ainsi  Fabienne Lacoude. Pour remplir cette mission, la journaliste tente de ne “pas être dogmatique” et de donner une place dans sa newsletter à “toutes les maternités” pour exposer les différentes “écoles qui existent”. Du côté de La Déferlante, on considère qu’atteindre un lectorat divers passe par la mise en avant de réflexions qui s’avèrent utiles dans la lutte pour l’égalité femmes-hommes, mais pas que. “Notre argument est de dire: ‘On vous donne des clefs et des outils pour penser tout ce qui nous entoure’. Dans le premier numéro, on aura par exemple un débat sur la question: ‘Que fait-on des auteurs de crimes sexuels? Après #MeToo, on fait quoi des hommes qui ont été agresseurs sexuels, qui ont violé? Soigner ou punir?’ C’est un sujet qui dépasse les sphères féministes!

“Faut-il arriver sans dire que tu es féministe et faire infuser tes idées?”

Autre stratégie du côté de Gaze: “On a plutôt vocation à proposer une porte d’entrée par le témoignage, qui nous amènera vers des questionnements féministes. Dans le premier numéro, la chanteuse Inna Modja signe par exemple un texte sur les rituels intimes qu’elle utilise pour se connecter avec son corps. A priori ça n’a pas grand-chose à voir avec la lutte pour l’égalité femmes-hommes. Mais finalement, son récit traite d’excision ou du regard qu’on porte sur notre corps lorsqu’il change… Des thématiques féministes!”

Pour Siham Jibril, la question du public est délicate: “Est-ce que la stratégie du cheval de Troie est la meilleure? Arriver sans dire que tu es féministe et faire infuser tes idées? Je pense qu’on peut déjà se satisfaire de toucher les indécis·es, qui seraient un peu les swing states du féminisme. Et n’oublions pas que parler aux convaincu·e·s a aussi un grand intérêt: leur permettre d’avoir accès à des sources, à de la matière, et faire en sorte également qu’elles trouvent un écho à leurs réflexions et revendications.”

 

Appliquer ses valeurs dans son management

À l’heure où les problèmes de sexisme, de racisme, d’homophobie au sein des rédactions sont portés au grand jour, notamment à travers le compte Instagram Balance Ta Rédaction, on ne peut que s’intéresser au fonctionnement interne de ces nouveaux médias féministes. “Je n’ai jamais expérimenté de modèle de management correct dans la presse, déplore Clarence Edgard-Rosa. Je me suis demandé et je continue à me demander à quoi ressemble une boîte féministe qui correspondrait aux valeurs défendues dans ses pages. C’est toujours en réflexion, mais nous avons d’ores et déjà fait signer une charte de bienveillance au groupe consultatif qui nous aide dans la stratégie du projet.”

“On fait partie d’un même mouvement, d’un tout. C’est ce qu’on appelle la sororité.”

La Déferlante songe également à un système de charte. “C’est en chantier. On aimerait ouvrir davantage nos pages aux personnes trans, aux femmes racisées, au-delà de ce qu’on est nous: blanches et privilégiées”. Le média envisage également de mettre en place une double grille salariale. “Il s’agirait d’un système de rémunération différenciée sur la base du volontariat. Les personnes en poste, qu’ils soient journalistes au sein d’une rédaction ou chercheur·se·s seraient moins payés que les précaires comme les journalistes pigistes.”  En attendant de voir ces belles idées se concrétiser, on ne peut que se réjouir de constater l’entraide qui semble se mettre en place entre les fondatrices de ces publications féministes. La Déferlante a même fait la promotion de ces nouveaux médias dans une newsletter. “Il y a un truc très différent: entre féministes, on se fait la courte échelle les unes aux autres, on ne se considère pas en concurrence, se réjouit Marion Pillas. Individuellement on est dans l’entraide. On fait partie d’un même mouvement, d’un tout. C’est ce qu’on appelle la sororité.” De quoi inspirer les médias traditionnels?

Margot Cherrid

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