société

Il est temps d'émanciper nos seins, jusqu'au bout des tétons

Dans son nouvel ouvrage, Seins. En quête d’une libération, la philosophe féministe Camille Froidevaux-Metterie s’intéresse à nos poitrines, à la fois objets de fantasmes et d’injonctions. Elle a mené l’enquête auprès d’une quarantaine de femmes qui ont accepté de poser seins nus et de dévoiler leur rapport intime à cet organe emblématique du féminin.  
Ophélie © Camille Froidevaux-Metterie
Ophélie © Camille Froidevaux-Metterie

Ophélie © Camille Froidevaux-Metterie


Dans ce bouillonnement d’aspirations et de luttes, un organe féminin se trouve curieusement absent, comme oublié. Cet organe, c’est le sein, les seins plus exactement tant il est avéré que c’est par paire qu’ils se conçoivent. Bien peu d’initiatives les concernent.” Dans les premières pages de son nouvel ouvrage, Seins. En quête d’une libération, en librairies aujourd’hui, Camille Froidevaux-Metterie s’étonne et s’interroge: pourquoi les seins sont-ils les grands oubliés des batailles féministes?

Pourtant, cet organe exclusivement féminin, qui concentre à lui seul le sexuel et le maternel, à la fois source de plaisir et lieu de l’allaitement, mérite doublement que l’on s’y s’intéresse. C’est pour cette raison que la philosophe féministe a mené l’enquête auprès d’une quarantaine de femmes, recueillant à travers des entretiens intimistes leur ressenti sur la naissance de leurs seins, leur place dans les rapports de séduction et la sexualité, mais aussi sur l’allaitement et les nombreuses injonctions qui tiraillent nos poitrines. “Il y a une sorte d’idéal corporel féminin figé, précise Camille Froidevaux-Metterie, on voudrait que les femmes rentrent dans ce moule alors que c’est absolument impossible.” D’ailleurs, ce qui frappe à la lecture de cet excellent essai, c’est la diversité et la singularité de ces seins superbement mis en images par l’autrice. Interview. 

 

Comment l’idée du livre est-elle née?

Je m’intéresse au corps des femmes dans toutes ses dimensions. J’explore les noeuds phénoménologiques, c’est-à-dire tous ces moments où, dans la vie des femmes, des changements s’opèrent dans leurs corps, qui sont simultanément physiques et existentiels, sociaux et politiques, comme la puberté, la ménopause, la grossesse. Ces transformations modifient le regard que les femmes portent sur elles-mêmes mais aussi les représentations communes. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment sont vécus ces moments-tournants et comment ils peuvent être l’occasion d’une réappropriation. Voilà le programme de mon féminisme incarné -c’est plus parlant que de parler de féminisme phénoménologique! (Rires.) Lorsque mon livre La Révolution du féminin est paru en 2015, j’ai essuyé quelques reproches, on me suspectait de vouloir ré-enfermer les femmes dans leur nature en m’intéressant à leur corps. La question du corps a en effet longtemps été délégitimée, oubliée, voire même parfois refusée par certaines féministes. Mais j’ai continué mon exploration avec Le Corps des femmes paru en 2018 dans lequel un chapitre était consacré aux seins. Dans mes recherches, je suis tombée sur un livre intitulé Breasts, une grande enquête photographique réalisée dans les années 70 sur les femmes et leurs seins. Quarante ans plus tard, j’ai eu envie de relancer ce projet qui me paraissait encore et toujours nécessaire, comme si rien n’avait changé.

Bianca © Camille Froidevaux-Metterie

Pourquoi s’intéresser spécifiquement aux seins?

Ces dernières années, une nouvelle génération de féministes a réinvesti les sujets intimes et sexuels, c’est ce que j’ai appelé le tournant génital du féminisme. Les seins, eux, n’ont pas du tout été concernés et ça m’a interpellée: est-ce parce qu’on les voit autant dans l’espace public que nous avons tant de mal à nous les approprier? La poitrine concentre pourtant toutes les thématiques du féminin comme l’apparence, la sexualité, la grossesse, la maladie. Il me semble donc essentiel de s’y intéresser. 

Comment les seins sont-ils devenus des organes érotiques?

Je pense qu’ils l’ont toujours été. Les seins sont sexuels, ce sont des organes de plaisir pour les femmes, mais leur dimension préhensible et visible fait qu’ils sont surtout objectivés et appréhendés comme des appâts sexuels. Et puis, en plus d’être sexuels, les seins sont également maternels. Ils ont une présence physique qui donne à voir ces deux fonctions, sexuelle et maternelle. Ils sont donc les emblèmes un peu paradoxaux de la sexualité et de la maternité. 

Avez-vous eu des difficultés à convaincre les femmes de poser seins nus?

Pas vraiment car j’ai commencé ce projet en proposant à des amies d’y participer. C’est avec elles que j’ai testé le dispositif. Au tout début, je voulais faire de la photo argentique, mais j’y ai vite renoncé car ça prenait trop de temps et j’étais angoissée à l’idée de ne pas pouvoir voir les images immédiatement. Très rapidement, une sorte de chaîne s’est mise en place qui m’a permis de rencontrer des femmes de tous les horizons. Il fallait que je rencontre des femmes de tous les âges, de toutes les origines sociales et ethniques, des femmes qui s’étaient fait augmenter les seins, d’autres qui avaient subi des mastectomies. Au bout d’un moment, je me suis rendu compte qu’il manquait certaines “situations de seins”, j’ai donc lancé des appels sur les réseaux sociaux et ça a bien fonctionné. Des femmes me contactaient, je leur expliquais le dispositif et nous nous rencontrions. La plupart du temps, je menais les entretiens -des récits de vie par le prisme des seins- avant de prendre les photos. 

Ophélie © Camille Froidevaux-Metterie

Tu évoques dans ton livre le formatage précoce des seins, qu’entends-tu par là?

Les seins qui commencent à pousser, c’est un moment que les filles attendent avec impatience et qu’elles redoutent à la fois. Avant même qu’ils fassent leur apparition, une attente sociale esthétique pèse sur eux. Ils doivent correspondre à un modèle, celui de la demi-pomme, et si ce n’est pas le cas, des outils existent pour les formater comme les soutiens-gorge rembourrés à coques qui remontent les seins et leur donnent une forme ronde bien spécifique. Lorsque j’étais plus jeune, je me souviens que ces artifices n’existaient pas. On ne cesse d’inventer de nouvelles injonctions esthétiques concernant le corps des femmes. C’est une dynamique sans fin dans laquelle les jeunes filles sont entraînées malgré elles et qui produit des effets dévastateurs: dès que leurs seins apparaissent, les filles les comparent au modèle prescrit et souffrent de ne pas y correspondre. Ce formatage ne concerne pas seulement la forme et la taille des seins, mais aussi les aréoles qui ne doivent pas être trop grosses, ni trop foncées, même chose pour les tétons. Ces injonctions créent des ravages: comment dans ces conditions vivre sereinement ses seins et, du même coup, son entrée dans la sexualité?

J’ai été ravie d’apprendre que le rétrécissement des seins après une grossesse et un allaitement était un mythe…

Absolument! À travers cette enquête, j’ai découvert que les seins des femmes n’étaient jamais les mêmes en fonction des âges de la vie, du rôle qu’ils jouaient à tel ou tel moment: ils ne cessent de changer au fil du temps. Et il y a en effet toute une mythologie autour des seins post-grossesse: l’allaitement rendrait les seins moins beaux ou encore un sevrage trop rapide du bébé ferait que les seins se videraient de leur substance. Je ne dis pas que ça n’arrive pas, mais pas toujours. Chaque femme a une histoire singulière, il n’y a aucune règle, les seins deviennent parfois plus gros et plus ronds après une grossesse.

Les seins sont soumis à différents diktats, quels sont-ils?

Il y a d’abord un diktat esthétique. Les seins doivent souscrire à un modèle univoque et être suffisamment gros, ronds et fermes. Ensuite, ils doivent être nourriciers. L’une des femmes qui a participé au livre m’a raconté qu’on lui avait demandé si elle “nourrissait” son enfant, c’est-à-dire si elle l’allaitait, comme si elle ne pouvait pas le nourrir autrement. Et enfin, ce qui est très paradoxal, c’est que les seins doivent être suffisamment mis en valeur pour attirer le regard et en même temps ne pas être outranciers, rester invisibles. Il faut donc qu’ils soient à la fois sexy, nourriciers et discrets.

Charlotte © Camille Froidevaux-Metterie

Le phénomène no bra peut-il se généraliser selon toi? Que dit-il des femmes?

Au début de mon enquête, je pensais que ce phénomène concernait seulement les femmes qui étaient jeunes et avaient une petite poitrine mais je me suis rendu compte que c’était une aspiration bien plus largement partagée que ça. Le soutien-gorge est une injonction en soi, les seins n’ont en pas besoin pour se tenir. Le fait qu’ils s’affaissent est normal, c’est la peau qui se relâche, soutien-gorge ou pas. Et pour celles qui n’osent pas encore pratiquer le no bra en public, je leur conseille de s’y essayer chez elles, ce peut être une première étape vers l’abandon définitif du soutien-gorge.

Les tétons qui pointent suscitent presque plus de gêne, de honte chez les femmes que les seins en eux-mêmes? Pourquoi les tétons des femmes restent si “scandaleux et socialement inacceptables”?

Ce sont les tétons qui procurent du plaisir et qui permettent au lait maternel de sortir donc ils synthétisent les seins dans toutes leurs fonctions. Les tétons sont simultanément sexuels et maternels. Ils concentrent la possibilité du plaisir et et celle de l’allaitement, c’est pour cette double raison qu’ils ne doivent pas être visibles.

Les seins sont-ils les oubliés de la sexualité?

Les seins ont d’abord et avant tout un rôle d’appât, ils servent simplement à attirer le regard. Ils permettent la rencontre des corps: lorsqu’une femme accepte qu’un homme lui touche les seins, elle ouvre la possibilité d’une relation sexuelle. Les seins sont nécessaires à l’excitation préalable mais ensuite, dans les relations hétérosexuelles phallocentrées -pénétration, éjaculation-, ils ne servent plus à rien. Je pense que s’ils sont si rapidement désinvestis, c’est parce qu’ils ne procurent du plaisir qu’aux femmes. Or ces dernières n’ont pas appris à exprimer leurs attentes, elles ont été habituées à un scripte sexuel qui consiste notamment à viser le plaisir de leur partenaire masculin. Dans la sexualité lesbienne, il y a beaucoup moins de schémas préétablis et donc beaucoup plus de libertés et aussi de temps pour explorer d’autres formes de plaisir dont certaines, très puissantes, passent par les seins. 

Propos recueillis par Julia Tissier


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Ophélie © Camille Froidevaux-Metterie