société

Médias: pourquoi les faits divers sont encore trop souvent traités de façon sexiste

Des femmes trop sexy pour être innocentes aux mères monstrueuses, en passant par le traitement des violences faites aux femmes: on vous explique pourquoi la rubrique faits divers de vos journaux est encore teintée de sexisme.
Capture d'écran LCI
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“Elle est en noir, d’accord. Mais elle a une tenue qui est plaisante, disons. Elle a un pull extrêmement collant. Dans d’autres circonstances, on est presque là à lui faire la cour. […] Ça ne fait pas un coupable, bien entendu, mais on a un doute.” Dans la série documentaire Gregory diffusée sur Netflix l’année dernière, l’ex-commissaire Jacques Corazzi revient sur les raisons, pour le moins sexistes, qui l’ont poussé à soupçonner Christine Villemin du meurtre de son enfant en 1985. Dans la célèbre affaire du Petit Gregory, la justice et les médias partagent à l’époque l’obsession de l’homme et se montrent prêt·e·s à tout, au mépris de toute présomption d’innocence, pour voir la mère de 34 ans condamnée. La femme “la plus haïe de France” ne sera innocentée qu’en 1993.

La justice, les médias et l’opinion publique forment un triptyque qui s’auto-alimente, décrypte  Salomé*, fait-diversière dans un grand quotidien français. Les médias reflètent l’opinion publique et la société. Notre travail consiste à prendre la température, à parler du sentiment général à une certaine époque…” Résultat: certains propos ou analyses sexistes se retrouvent parfois dans nos journaux, nos radios et nos télés. Kate McCann, la mère de la petite Maddie disparue en 2007 ne pleure pas assez et fait trop d’exercice. Joanne Lees a forcément assassiné son copain en Australie en 2001 car elle semble  “froide” et “sans émotion” en conférence de presse. Quelque chose cloche certainement chez Patsy Ramsey dont la fille mini-miss est retrouvée morte étranglée chez elle en 1996. “La mère a pris cher parce qu’elle avait inscrit sa fille à des concours de beauté”, se souvient Salomé*.

 

Les mères, coupables idéales?

Les mères, c’est comme toutes les femmes, en pire: leur apparence ne va jamais, on peut toujours trouver un angle pour les faire paraître comme de mauvaises mères, donc suspectes, analyse Valentine Faure, journaliste autrice de Lorsque je me suis relevée, j’ai pris mon fusil, un livre consacré à l’affaire Jacqueline Sauvage et à la criminalité féminine. Je pense que l’infanticide est l’une des rares occasions où la société se met à s’intéresser à ce qui se passe entre la mère et l’enfant, et forcément comme c’est un lien intime, domestique, de femme à enfant, les regards extérieurs et notamment masculins qui viennent se poser sur cette relation rendent tout suspect. Les mères sont toujours coincées entre deux suspicions: soit elles couvent trop les enfants, soit elles ne s’en occupent pas assez. Elles perdent à tous les coups.”  

On cherche les responsables en s’appuyant sur des stéréotypes idéaux, dont celui de la mère infanticide ou celui de la joggeuse assassinée.

Pour Lucie Jouvet Legrand, maîtresse de conférences en socio-anthropologie et autrice de plusieurs livres sur des faits divers français, la diabolisation des mères repose sur la volonté de trouver un “sens” au crime. “Il existe des mythes qui concernent tous les personnages d’une histoire criminelle, masculins et féminins. On cherche les responsables en s’appuyant sur des stéréotypes idéaux, dont celui de la mère infanticide ou celui de la joggeuse assassinée, comme dans l’affaire Alexia Daval, qui finalement était une fausse piste. (Ndlr: Jonathann Daval a avoué avoir assassiné sa femme à leur domicile, l’avoir chaussée de baskets et déposée dans la forêt pour maquiller les faits)

 

Entendre les femmes tueuses

Si les accusations portées sur les femmes s’appuient parfois sur un certain nombre de clichés sexistes,  le traitement réservé à celles reconnues coupables de crime semble, lui aussi, problématique. “J’ai été surprise par l’absence de tentative de compréhension de la part du procureur, face à une personne en souffrance, se remémore Salomé* en pensant à une audience couverte il y a quelques années concernant une affaire d’infanticide. “Le père de l’accusée a témoigné et on sentait que quelque chose était bizarre. À la pause, j’ai dit à mes collègues journaliste, tous des hommes: ‘Je comprends mieux pourquoi cette femme a un problème.’ J’ai eu droit à des réponses appuyées sur des idées reçues. Ils la traitaient de monstre et ne cherchaient pas à aller plus loin.” La fait-diversière n’a pas consulté les articles parus à la suite du procès, mais émet des doutes quant à leur contenu: “Notre propre sensibilité influence forcément notre façon d’écrire. La neutralité pure n’existe pas.

Le manque d’interrogation autour de tels phénomènes interpelle également Lucie Jouvet Legrand: “On a tendance à oublier de parler de certains éléments qui n’excusent pas mais expliquent un passage à l’acte. Dans l’ ‘affaire des bébés congelés’, les nouveaux-nés de Véronique Courjault ont vu le jour aprèsdes dénis de grossesse. Il serait intéressant de sortir du stéréotype de la mère méchante et monstrueuse et d’entendre la parole de psychiatres pour expliquer ce traumatisme dont on a peu parlé et que constitue un déni de grossesse.

 

Quand les femmes sont victimes 

Il ne supporte pas le confinement, un Sabolien s’en prend à sa compagne,  Mécontent de son gâteau d’anniversaire, il mord sa compagne… Voici quelques exemples de titres d’articles publiés pendant le confinement et dégainés par Léa Broquerie, lorsqu’on l’interroge sur le traitement médiatique problématique des violences faites aux femmes. La porte-parole du collectif de journalistes Prenons la Une estime toutefois que #MeToo a fait bouger quelques lignes: “Il a fallu attendre l’année dernière pour que les médias emploient le terme de féminicide.

Les féminicides doivent être traités comme des faits de société et non pas des faits divers.

Essayer de trouver un “bon mot”, minimiser les faits et utiliser des détails scabreux constituent les principales dérives journalistiques auxquelles l’association féministe s’attaque, notamment au cours de formations dans les écoles de journalisme. “Généralement, dans les vieux médias, qui ont une rédaction très masculine, plutôt âgée, il est plus compliqué de faire bouger les lignes. Il faut savoir que les femmes représentent seulement 19% de directrices de rédaction et 34% des rédactrices en chef. Ça a une influence directe sur le traitement de l’information.” Au-delà des habitudes sexistes dans le traitement des violences faites aux femmes, la militante estime qu’un travail est à entreprendre pour repenser la catégorisation même des féminicides, pas encore assez prix au sérieux dans l’inconscient collectif. “Les féminicides doivent être traités comme des faits de société et non pas des faits divers. On ne parle pas d’un chien écrasé. S’il y en a plus de 150 par an, c’est qu’il y a un vrai problème.” Un constat visiblement fait par Le Monde, qui vient d’y consacrer un supplément papier et un grand format sur son site, fruits d’un an d’enquête menée par une cellule d’investigation dédiée.

Margot Cherrid

*Le prénom a été modifié.


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