société

Rentrée littéraire

Dans “Soir de fête”, ils enquêtent sur le consentement au temps de nos arrière-grands-parents

En enquêtant sur l’histoire de sa famille, le journaliste Mathieu Deslandes découvre dans son arbre généalogique une naissance issue d’une relation non consentie. Elle est à l’origine de ce texte qu’il signe avec sa compagne et consœur Zineb Dryef. Pourquoi il faut lire leur livre.
Dans “Soir de fête”, ils enquêtent sur le consentement au temps de nos arrière-grands-parents

À l’origine de ce récit, il y a une enquête familiale comme on en fait de plus en plus à l’ère des tests ADN. Mais comme souvent dans ce genre d’entreprise, les découvertes surgissent là où on ne les attendait pas. Si Mathieu Deslandes savait que son grand-père était un “enfant naturel”, comme on appelait alors les bébés nés de père inconnu, il n’avait jamais envisagé que ce dernier puisse être issu d’une relation sexuelle non consentie. En échangeant sur le sujet avec sa compagne Zineb Dryef (Ndlr, une journaliste familière avec la question du consentement qu’elle a abordée en travaillant sur le documentaire Sexe sans consentement), il décide de faire de cette quête personnelle une réflexion plus large sur la filiation, la culture du viol et la place qui était dévolue aux femmes au début du XXème siècle en France. Pourquoi il faut lire Soir de Fête.

 

Le consentement, un concept tout neuf

Si l’on parle ouvertement de consentement ces dernières années, il ne faut pas oublier que le mot était encore tabou il y a peu, et qu’il était carrément inexistant à l’époque d’Alice, l’arrière-grand-mère de Mathieu Deslandes, et l’une des protagonistes de ce récit qui se déroule dans la Beauce, des années 20 à nos jours. À Sougy, petit village de 800 habitants, près d’Orléans, il y avait comme partout en France un rendez-vous annuel immanquable, celui du bal populaire. Chaque année, à la fin de l’été, c’est là que se retrouvaient les habitants des environs dans un rare moment de fête et de mixité entre hommes et femmes. Et c’est là qu’en 1922, une banale fête de village a dérapé et que plusieurs jeunes femmes se sont retrouvées enceintes sans être mariées. De viol, il n’a jamais été question de leur vivant, puisque toutes sont mortes en emportant leur secret.

“Combien sommes-nous à avoir une grand-mère qui, un soir de fête, s’est fait violer et n’en a jamais parlé?”

Mais en remontant le fil de leurs histoires individuelles, Mathieu Deslandes essaye de deviner quel a été l’événement collectif à l’origine de leurs grossesses, et pose la question qui fâche: “Sachant que quatre jeunes filles sont tombées enceintes au cours de viols perpétrés au même moment, peut-on avoir une idée du nombre de femmes violées cette nuit-là? Mais encore: sachant que la vie de ce village ressemblait à celle de milliers d’autres villages, combien sommes-nous à avoir une grand-mère qui, un soir de fête, s’est fait violer et n’en a jamais parlé? Cette histoire, c’est #MeToo au cimetière.”

 

Une chronique de la France rurale des années 20

Charretier, maçon, cultivateur, bonne, couturière… les personnages qui peuplent le récit offrent un bon aperçu de la société rurale française du début du XXème siècle. Toutes ces petites histoires sont traversées par la grande au moment des guerres mondiales, de l’exode rural et de l’urbanisation des campagnes; les fragments des destins personnels d’Alice, Olga, Prosper et les autres, restitués par leurs descendants qui tentent avec peine de reconstituer le puzzle, nous permettent d’imaginer à quoi ressemblait la vie de nos aïeux, à une époque où il n’était pas question d’épanouissement personnel ni de réalisation de soi.

“On parle beaucoup de consentement en ce moment, ben je peux te dire qu’elles étaient pas consentantes.”

Pourtant, régulièrement, Mathieu Deslandes s’amuse à transposer les situations d’hier dans le contexte d’aujourd’hui et montre à quel point les histoires de familles sont racontées à travers les valeurs d’une époque. Si les mots “viol” et “amour” ne sont jamais prononcés au fil des années, ceux de “honte”, “réputation”, “soumission” sont récurrents. Sa démonstration est implacable et elle est servie par l’une des octogénaires, Simone, qu’il interroge et qui lui livre une des clés de son histoire. “À Sougy, cette année-là, quatre filles pas mariées se sont retrouvées enceintes en même temps. Les gars avaient bu, ils s’en sont vantés, ils étaient tout fiers d’eux. On parle beaucoup de consentement en ce moment, ben je peux te dire qu’elles étaient pas consentantes.”

 

Le poids d’un secret 

Au-delà de la discrimination de genre, flagrante dans la reconstitution des trajectoires de ces jeunes femmes qui ont dû composer avec des grossesses précoces et non-désirées, c’est le poids du secret qui est abordé dans Soir de fête. Du secret de famille, d’abord. Celui qui traverse les générations en silence, qui brise parfois des vies et ne ressurgit que partiellement, faute de pouvoir interroger les principa·ux·les intéressé·e·s. Mais aussi du secret de l’agression en elle-même, évoqué directement dans la postface par Zineb Dryef. Le silence qui entoure toutes les violences subies par les femmes est le même depuis des siècles, sauf qu’aujourd’hui, on commence à entrevoir la possibilité de parler, de dénoncer, et peut-être un jour d’empêcher? Le parallèle établi à plusieurs reprises avec la question de la zone grise telle que nous l’abordons désormais montre que les femmes perpétuent une ancestrale tradition de résignation. Soir de fête offre une nouvelle lecture des mythes familiaux qui sont les nôtres, à toutes et à tous, et dont les femmes ont toujours été les victimes oubliées. Éclairer leurs vies de cette lumière nouvelle et inconnue, c’est sans doute leur offrir une petite réparation. 

Myriam Levain

 

Soir de fête.Grasset, août 2019.


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