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Elle a créé le compte “Tej par texto“, ou l'art de survivre à la rupture en ligne

Audrey Gagnaire, publicitaire de 27 ans au sein d’une agence de communication, publie un livre qui compile les perles de vents 2.0 récoltées sur son compte Instagram, @tejpartexto. Rencontre.
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– “J’aime bien parler avec toi” – “Désolé, j’étais parti dormir chez une nana.” / “Ma proposition est alléchante, tu dois bien l’avouer ;) – “MDRRRR en tout cas celle qui propose l’est beaucoup moins”. Ces messages pour le moins brutaux font partie de ceux qu’on peut lire dans le livre d’Audrey Gagnaire. La publicitaire y publie les SMS cruels que des amoureux éconduits lui ont envoyés pour les publier sur son compte Instagram @tejpartexto, suivi par 156 000 followers. Une sorte de “S.A.V des cœurs cabossés” comme elle aime surnommes son “bébé”. Pour chaque discussion, elle ajoute un commentaire ironique qui aide à dédramatiser la situation. Face au SMS d’un homme qui déclare préférer les minces, elle pointe un texte sur un magasin de chaussures où l’on fait son marché sans complexe. À la personne qui envoie “Je te visualise pas chez moi”, elle propose un modélisateur 3D Ikea. Au fil de cette collection de petits messages à la fois abominables et créatifs, se dessine une carte du tendre des plus cruelles: celle de l’amour au temps des applis de rencontres, puis du Covid-19. Rencontre avec l’autrice qui a, elle aussi, fait les frais de ces fourberies 2.0. 

 

Comment as-tu ouvert ce compte Instagram?

C’était en janvier 2019. Je venais de connaître une expérience désagréable avec un garçon qui avait ignoré mes messages à de multiples reprises et revenait pourtant me solliciter régulièrement. Un soir, après cinq jours sans réponse, il m’a envoyé un message très antipathique. C’est alors que j’ai réalisé que nous devions être un sacré nombre à subir ces expériences digitales contrariantes. J’ai commencé par demander à mon cercle proche de m’envoyer des captures d’écran d’échanges catastrophiques sur les diverses applications numériques: ça a confirmé ce que je redoutais. En les partageant aux yeux de tou·te·s de manière anonyme, le compte @tejpartexto est né, et ce sont des centaines d’inconnu·e·s qui m’ont envoyé leurs propres conversations. Aujourd’hui, je reçois tous les jours plusieurs dizaines de captures d’écran, preuve que nous sommes tou·te·s s confronté·e·s un jour ou l’autre à ces situations de rupture ou d’irrespect par le biais du numérique. 

Quels sont les pires messages que tu as reçus, ceux qui t’ont le plus marquée?

Je dirais ceux-là: “Tu m’as appelée? – Oui. Désolé. Je l’ai fait comme je t’ai séduite. – C’est-à-dire? – Par erreur connasse.” / “Et ça te pose pas de problème de me prendre pour une conne? – Non”. / “Elle est belle. Toi aussi t’es belle. Mais c’est pas pareil. Elle est belle belle.” Je pense que le livre est un recueil assez exhaustif à date des textos les plus cinglants que j’ai pu recevoir, mais aussi des plus ingénieux, surtout lorsqu’il s’agit de trouver des excuses. De manière générale, ceux qui me choquent le plus sont les échanges qui témoignent de l’irrespect le plus total, les messages de moquerie ou de méchanceté totalement gratuite. Il peut arriver que l’on s’exprime maladroitement ou que l’on donne des explications bancales parce qu’on ne sait pas comment s’y prendre face à l’autre, mais en ce qui concerne la cruauté injustifiée, elle est intolérable. 

 

 
 
 
 
 
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Au compte-gouttes. 💦 #pasdabopremium #distillerie

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Est-ce que, pour toi, se faire tej par texto est plus fréquent depuis l’existence des réseaux sociaux?

Sans aucun doute, je dirais même que le texto au sens propre est devenu le vecteur le moins fréquent d’une rupture. Aujourd’hui, cela se passe davantage sur les réseaux sociaux puisque les gens dialoguent essentiellement par ce biais. Les applications numériques sont aussi le théâtre de nouveaux types d’interaction avec une rapidité exacerbée de la rencontre et de l’échange. Ce ne sont pas ces plateformes qu’il faut blâmer (c’est d’ailleurs souvent le raccourci qui en est fait) mais plutôt sensibiliser à leur utilisation, en faisant prendre conscience que l’interface entre deux personnes ne doit pas faire disparaître la bienséance et les codes de bonne conduite.  

Il existe actuellement un discours très négatif sur l’amour chez les jeunes qui utilisent Snapchat et les applis de rencontres. Pourquoi est-il,  d’après toi, si diabolisé?

À mon sens, cela provient de la rapidité et de la superficialité des échanges qui peuvent être le revers de la médaille de l’amour sur le numérique. Rapidité et frénésie au regard de l’envoi de textos et des connexions avec autrui, qui induisent aussi une superficialité. On cherche moins à aller en profondeur dans l’apprentissage de l’autre car ça prend du temps… et que l’on préfère que tout aille vite. C’est un peu le serpent qui se mord la queue! De cela, découle forcément une forme d’hyperconsommation de l’autre: pourquoi s’ennuyer à comprendre, réparer, accepter les torts d’une relation quand on sait que derrière, il y a des tonnes d’individus accessibles en un clic? Les mentalités se modifient probablement à cet égard… En revanche, l’amour sur le numérique comporte de nombreux points positifs et de belles potentialités si l’on ne sombre pas dans toute forme d’excès; je pense notamment à cette mise en connexion avec des personnes que nous n’aurions peut-être jamais rencontrées sans les applications ou encore le fait de pouvoir faire prospérer une relation à distance.

As-tu l’impression que depuis le confinement, encore plus de personnes se sont fait “tej” par texto?

Je ne dirais pas que l’épidémie en elle-même a influé sur les relations numériques. En revanche, c’est durant le confinement que de nouvelles manières d’utiliser les plateformes sont apparues. Je pense à l’ingéniosité des rendez-vous virtuels comme sur l’application House Party ou à la fulgurance du live sur Instagram. En ce qui concerne les relations amoureuses, il a fallu entretenir le lien entre les amoureux séparés. Ce en quoi l’existence des applications a beaucoup aidé. Parallèlement  ce “sur-usage” des technologies a pu parfois contribuer d’autant plus à ce que j’appelle cette ère du “flicage” et du stalking. Enfin, le confinement a été pour certains l’excuse rêvée pour rompre, en se disant incapable d’attendre si longtemps de se déconfiner pour revoir leur crush.

Comment vois-tu le futur des relations amoureuses?

Finalement, est-ce pire aujourd’hui qu’hier? J’entends régulièrement autour de moi que la situation actuelle est on ne peut plus désolante, surtout de la part des anciennes générations qui sont outrées par les manières d’interagir des plus nouvelles. Mais il existait déjà un lot de comportements préjudiciables avant. Il y a simplement des outils différents mis à disposition des personnes et, comme toute nouvelle technique, elle doit venir avec une “notice”. Il y a encore un vrai travail d’éducation à faire autour des thématiques de politesse et de respect. 

Propos recueillis par Violaine Schütz


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