société

Pour les femmes trans et travailleuses du sexe, double peine pendant le confinement 

Si le confinement précarise bon nombre de femmes, les travailleuses du sexe sont les premières à en faire les frais. 
Giovanna Rincon lors des manifestations féministes du 7 mars 2020 © Teresa Suarez
Giovanna Rincon lors des manifestations féministes du 7 mars 2020 © Teresa Suarez

Giovanna Rincon lors des manifestations féministes du 7 mars 2020 © Teresa Suarez


Triple, quadruple, quintuple peine, plutôt”, commente une porte parole d’Acceptess-T, une association d’entraide trans en région parisienne, alors que j’essaie d’entrer en contact avec sa directrice et fondatrice, Giovanna Rincon. Alors que le confinement précarise une grande partie de la population, notamment à cause du chômage technique, elle considère que les 2000 femmes dont s’occupe l’association (des femmes trans, migrantes, dont 87 % de travailleuses du sexe, beaucoup d’entre elles vivant avec le VIH), sont certaines des plus touchées: exclues socialement en raison de leurs identités multiples, elles n’ont pas accès aux ressources financières qui leur permettraient de se procurer leurs besoins de base. C’est quelques jours plus tard que je parviens à obtenir un rendez-vous téléphonique. Il est 20h30, et Giovanna Rincon est épuisée à l’autre bout du fil. “C’est une folie totale depuis le début du confinement, raconte-t-elle. Nous devons coordonner 50 bénévoles, les réseaux sociaux, préparer des colis et assurer leur livraison, répondre aux questions, tout cela en comptant chaque don que l’on reçoit car on est vraiment au centime près.” 

Depuis le 15 mars, elle a reçu plus de 150 appels de femmes trans, pour la plupart travailleuses du sexe, en situation de grande précarité et mises en danger par le confinement. “Isoler des publics comme celui des travailleurs et travailleuses du sexe est une condamnation sans aucune possibilité de défense sur le plan des droits sociaux”, assène-t-elle. Ce travail dépendant en effet du contact physique et ne pouvant être mué en chômage technique, d’autant plus que la plupart de ces femmes travaille dans la rue, ces personnes sont donc privées totalement ou en grande partie de leurs revenus. “S’ajoute à ça que plusieurs d’entre elles sont sans papiers, elles sont donc en impossibilité de sortir de chez elles par crainte des contrôles d’identité. Elles ne peuvent pas non plus payer leur abonnement téléphonique ou internet, et se retrouvent complètement isolées”, ajoute la directrice. 

 

Les dangers de l’exclusion sociale

Pour ce qui est du logement, la situation est variable, mais toujours préoccupante. “La plupart d’entre elles vivent au jour le jour dans des hôtels ou dans des petits studios loués au black, et subissent la pression des bailleurs pour qu’elles sortent.” Il y a quelques jours, l’association a par exemple dû reloger A., une jeune femme qui avait été expulsée de chez elle et qui vivait dans une cabane au bois de Boulogne. Giovanna Rincon insiste: “Ces femmes ne sont pas victimes de la traite. Elles sont victimes des circonstances [économiques, sociales et politiques] qui ont entraîné la pandémie du Covid-19. Elles sont les exclues parmi les exclues, les stigmatisées parmi les stigmatisées. Et on sait, l’État sait que les publics cumulant les facteurs de vulnérabilité et d’exclusion cumulent les risques d’infection et de précarité absolue causées par l’épidémie.

Même si l’on obtient une aide institutionnelle, celle-ci ne sera pas suffisante pour combler la réalité de la situation.

Même quand les femmes dont s’occupe l’association sont en situation régulière, elles doivent faire face à la disparition de leurs revenus, que les petites aides sociales qu’elles perçoivent ne parviennent pas à combler. “Nous avons fait une maraude au Bois de Boulogne et avons retrouvé une fille qui travaillait. Elle avait une attestation sur elle, qui notait qu’elle était en déplacement professionnel, et que son lieu de travail était le Bois. Elle connaît les risques, mais comme toutes les filles qui travaillent encore, elle n’a pas d’autre choix.” Selon la directrice, le plus grand pic de précarité est à venir: le début du mois, et la paie des loyers, s’annonce dangereux.

En plus du manque de moyens, ces femmes n’ont pas accès aux ressources sanitaires qui leur permettraient de faire au mieux face à la crise. “Pour beaucoup, leur idée de la prévention se limitait au préservatif. Il a donc fallu pallier ce manque d’informations”, explique-t-elle. Une grande partie d’entre elles sont atteintes du VIH, et l’association a dû s’occuper de décaler leurs rendez-vous médicaux et de s’assurer de leur accès aux soins, ce qui a pris énormément de temps. “Même avec les moyens que l’on a réunis et même si l’on obtient une aide institutionnelle, celle-ci ne sera pas suffisante pour combler la réalité de la situation”, avoue-t-elle. 

 

Santé communautaire 

Afin de faire face à la crise, le Fond d’Aide Sociale Trans (FAST), lancé par Acceptess-T en collaboration avec le comédien Océan, a permis de récolter près de 9000 euros qui financent directement l’achat de ressources et la relocalisation des personnes dans le besoin. Ces dons proviennent majoritairement de la solidarité de membres de la communauté LGBTI. “Le Covid-19 met en avant les mêmes problématiques de santé communautaire que le VIH depuis 30 ans”, explique Giovanna Rincon. Une santé communautaire, c’est-à-dire prise en charge par des personnes concernées: des personnes LGBTI, travailleuses du sexe, migrantes. “Tout démontre, alors que notre travail est sans cesse entravé par la bureaucratie et le manque de moyens, que c’est l’implication de ces personnes qui permet de diffuser des messages de prévention auprès de celles qui n’ont pas accès aux bonnes informations. Et c’est celle-ci qui permet, entres autres, de penser l’éradication du VIH d’ici à 2030. Nous espérons que les circonstances catastrophiques d’aujourd’hui nous permettront, à la fin de la crise, de parfaire notre plaidoyer et légitimer notre lutte auprès des institutions.

Eva-Luna Tholance 


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