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Sexualité

Pourquoi il est grand temps de briser le tabou du vaginisme

Ce trouble sexuel, qui rend la pénétration impossible, ou a minima douloureuse et difficile, reste mal connu. Source de honte, le vaginisme est pourtant beaucoup plus commun que ne pourraient le croire les femmes qui en souffrent. Enquête sur un tabou au croisement de la sexualité et de la santé féminine.
Dans la série “Sex Education”, le personnage de Lily est atteint de vaginisme. © Netflix
Dans la série “Sex Education”, le personnage de Lily est atteint de vaginisme. © Netflix

Dans la série “Sex Education”, le personnage de Lily est atteint de vaginisme. © Netflix


Pour Victoire*, la douleur s’est immiscée petit à petit. “J’ai eu mon premier rapport sexuel ‘total’, avec pénétration, avec une fille, vers l’âge de 17 ans. Au début, tout s’est bien passé. Mais la relation est devenue toxique avec ma copine et j’ai commencé à avoir des douleurs à la pénétration.” Chez Jessica, la première fois, à 24 ans, a été “impossible”: “J’ai senti comme un élastique claquer à l’intérieur de moi quand mon copain a essayé de rentrer le bout de son pénis. Une douleur très vive, qui m’a choquée.” Idem pour Juliane, 17 ans à l’époque: “Ça a bloqué tout de suite, ça m’a fait très mal. Rien ne rentrait, donc j’ai dit stop. Au fur et à mesure, avec mon copain, on a arrêté d’essayer. Aujourd’hui, même un tampon, je galère à le mettre.” Victoire, Jessica et Juliane sont, ou ont été, atteintes de vaginisme, une contraction involontaire du périnée, le muscle entourant le vagin, qui rend la pénétration impossible. C’est l’une des causes les plus fréquentes de douleurs pendant l’amour, les dyspareunies, qui toucheraient 7,5% des femmes sexuellement actives selon une étude récente du British Medical Journal

 

Un trouble sexuel courant mais méconnu

Ce trouble sexuel est aussi fréquent que largement méconnu. “Le vaginisme n’intervient pas uniquement dans un contexte sexuel, précise Laura Beltran, psychologue et sexologue spécialiste des troubles sexuels, coautrice des Femmes et leur sexe. Pour certaines femmes, toute pénétration est impossible (tampon, examen gynécologique, rapport sexuel). D’autres arrivent à se pénétrer seule mais bloquent dès qu’il s’agit d’une personne extérieure.” Les médecins distinguent habituellement le vaginisme primaire, qui intervient dès le début de la vie sexuelle, du vaginisme secondaire, où la pénétration a été possible avant que le trouble n’apparaisse. Et quand le sexe se verrouille, c’est la honte, la culpabilité et l’incompréhension qui s’installent.

J’étais très angoissée. Je me disais que je n’allais jamais pouvoir être heureuse sexuellement parlant.

Physiquement j’avais mal et mentalement, je ne me sentais pas normale de ne pas réussir un truc aussi banal que faire l’amour avec son copain quand on l’a décidé”, raconte Jessica, aujourd’hui âgée de 27 ans. Les femmes se retrouvent livrées à elles-même face à un corps qui ne leur obéit pas et face à une société où parler de dysfonctionnements sexuels reste ultra tabou. Dès lors, un cercle vicieux se met en place et difficile d’imaginer pouvoir en sortir: “J’y pense quotidiennement. Pour moi, c’est inatteignable de coucher avec quelqu’un et d’avoir du plaisir. Je me suis résignée”, confie Juliane. “Moi, j’étais très angoissée. Je me disais que je n’allais jamais pouvoir être heureuse sexuellement parlant”, abonde Victoire. Après s’être séparée de sa copine, la jeune femme vit une période d’abstinence sexuelle: “J’avais peur de coucher avec des gens que je ne connaissais pas. Notamment des mecs, par peur qu’ils y aillent comme des ‘bourrins’. Et aussi de rencontrer d’autres nanas qui le prendraient mal, comme mon ex-copine.

 

Dépasser les clichés sur cette pathologie

Rapidement, Victoire cherche à consulter pour poser des mots sur ses douleurs. Une première gynécologue lui diagnostique -à tort- un herpès. S’en suit une errance thérapeutique où, de salles d’attentes en cabinets, elle se heurte au corps médical comme à un mur: “J’ai eu droit au fameux: ‘il va falloir vous détendre!’ Je commençais même à me demander si je n’inventais pas ces douleurs. Si c’était pas uniquement dans ma tête… mais je sentais bien qu’il y avait aussi quelque chose de physique!”. En parallèle, sur Internet, Victoire tombe sur le terme “vaginisme” mais ne se reconnaît pas dans les descriptions, qui expliquent ce trouble par un abus sexuel, une éducation religieuse ou encore une supposée frigidité.

Dans tout vaginisme, le corps et l’esprit sont étroitement liés.

Des clichés qu’il est grand temps de dépasser: “Il y a autant de causes que de personnes atteintes, estime Martin Winckler, gynécologue féministe. Le vaginisme, c’est comme une ‘réaction de défense’ à la suite d’une douleur ou d’un événement négatif, qui devient un ‘réflexe conditionné’ à désapprendre.” En clair, apprendre au cerveau à ne plus envoyer le signal au périnée de se contracter. Et apprendre aux muscles entourant le vagin à se desserrer. Dans tout vaginisme, le corps et l’esprit sont étroitement liés. De son côté, la sexologue Laura Beltran identifie plusieurs types de facteurs à risque dans le développement de ce trouble, outre les violences sexuelles: la difficulté à “passer de la petite fille à la femme”, la peur -consciente ou non- de la grossesse ou de la maternité, ou encore une hypertonicité des muscles. Selon Isabelle Gontard, kinésithérapeute, “il y a souvent une dimension phobique dans le vaginisme”, qui peut apparaître à un moment-clé de la vie d’une femme comme un accouchement ou la ménopause. Camille Tallet, sage-femme à Lyon spécialiste des dyspareunies, a remarqué que beaucoup de ses patientes ont une mauvaise connaissance de leur appareil génital. “Une jeune femme se représentait, depuis toute petite, l’entrée de son vagin comme une plaie ouverte (à cause du saignement des règles). Dans son inconscient, la pénétration revenait donc à introduire quelque chose dans une plaie: ça ne peut être que douloureux!” Le travail des médecins consiste avant tout à déconstruire des schémas mentaux et reprendre les bases de l’anatomie.

 

La réussite d’une prise en charge physique et psychologique

C’est chez une kiné que Victoire va entamer ce travail salvateur. Au terme d’une énième consultation gynécologique, la jeune femme de 21 ans se fait prescrire une dizaine de séances de rééducation périnéale. Au programme: exercices de Kegel, “contracté-relâché” du périnée et dilatateurs vaginaux. Elle apprend qu’elle a une morphologie propice au vaginisme -hypertonicité des muscles- et retrace le fil de son histoire. “Avant, je souffrais et j’étais perdue. La kiné m’a rassurée, m’a donné des clés pour m’aider. Je redevenais une femme, sujette de ma douleur.” Dans la foulée, cette gérante d’un café-restaurant rencontre un homme, à qui elle arrive à parler de sa situation. En quatre mois, son vaginisme est traité. C’est la fin de trois années de blocage et de douleurs.

La sexualité des femmes n’intéresse pas les médecins français.

Jessica, elle, n’a jamais franchi la porte d’un cabinet médical. Trop timide, elle a préféré s’occuper seule de son vaginisme. Après s’être auto-diagnostiquée sur Internet, “au bout de six essais” avec son copain, cette assistante commerciale se renseigne abondamment sur divers forums, chaînes Youtube  et finit par commander les dilatateurs vaginaux du site Velvi. Un mois plus tard, elle “réussit” à faire l’amour. “Aujourd’hui je pense être ‘physiquement’ guérie, mais j’aurai toujours cette première pensée: ‘et si ça recommence…’ La pénétration n’est jamais un plaisir sur la durée. Dans l’idée, ça me plaît. Mon désir le souhaite aussi. Mais mon corps n’a pas l’air convaincu, même si je l’ai fait accepter.

 

Une trop lente évolution des mentalités

De l’avis des professionnel·le·s de santé, le vaginisme se traite bien, surtout lorsqu’on associe un travail mécanique de détente musculaire à une approche psychologique. “Chaque histoire est différente mais la prise en charge n’est pas la plus compliquée”, insiste Laura Beltran. Un discours porteur d’espoir qui tranche avec le peu d’informations disponibles sur le sujet, tant à destination des médecins que du grand public, et avec le ressenti des patientes. Comment expliquer l’errance médicale que vivent de nombreuses femmes atteintes de vaginisme, comme Victoire? Martin Winckler, auteur du best-seller Le Chœur des femmes, dénonce la misogynie généralisée qui sévit dans le milieu de la santé en France: “La sexualité des femmes n’intéresse pas les médecins français.” Les gynécologues seraient aussi démuni·e·s voire réticent·e·s face à une maladie qui ne se soigne pas à coups de cachets et nécessite du temps en consultation. 

Il faut des médecins habitués et bienveillants, qui ne ‘psychologisent’ pas leurs patientes à l’excès mais les prennent comme des femmes qui ont mal dans leurs corps.

Alors traiter son vaginisme, oui c’est possible, mais à condition de trouver l’interlocuteur·trice adéquat·e: “Il faut des médecins habitués et bienveillants, qui ne ‘psychologisent’ pas leurs patientes à l’excès mais les prennent comme des femmes qui ont mal dans leurs corps”, martèle Martin Winckler. L’association les Clés de Vénus, la seule en France consacrée aux douleurs sexuelles, a édité un annuaire qui recense les professionnel·le·s de tous bords sensibilisé·e·s au vaginisme et aux dyspareunies. Lentement, les lignes bougent: “Quand j’ai débuté il y a sept ans, je n’avais que deux médecins prescripteurs. Maintenants, ils sont 50”, pointe, optimiste, la sage-femme lyonnaise Camille Tallet.

Mais c’est surtout du côté des patientes que la parole se libère sur les douleurs de l’intime. Dans son cabinet du XIème arrondissement, la kiné Isabelle Gontard remarque que de plus en plus de femmes âgées de 25 à 35 ans osent entamer un parcours de soin. Mues par un désir d’enfant, une certaine disponibilité en temps et en argent et avant tout beaucoup mieux informées que leurs aînées, cette génération semble prête à faire bouger les lignes. Des forums sur Internet aux salles d’attente des spécialistes, les chemins pour briser le tabou du vaginisme peuvent être tortueux. Quitte à faire un détour par nos écrans? Sur Netflix, la série Sex Education, qui décortique avec pédagogie les soucis sexuels d’une bande de lycéen·ne·s britanniques, a consacré son dernier épisode au vaginisme.

Elise Koutnouyan

* Le prénom a été modifié.


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