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Avec Women Do Wine, Sandrine Goeyvaerts démonte les clichés sexistes autour du vin

Elles sont vigneronnes, journalistes, blogueuses, sommelières… Les femmes du vin organisent le 23 juin à la Bellevilloise leur première rencontre. La preuve que dans ce milieu longtemps considéré comme masculin, les lignes bougent.
© Debby Termonia
© Debby Termonia

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Il suffit de l’entendre parler cinq minutes au téléphone pour se dire que Sandrine Goeyvaerts pourrait convaincre le plus macho des cavistes d’embaucher illico une femme et de commander mille caisses d’un vin produit par une vigneronne féministe. Parce que Sandrine Goeyvaerts connaît son sujet comme personne, qu’elle est curieuse et bienveillante et que sa bonne humeur et sa gouaille sont le remède parfait à la déprime qui guette quand on pense au sexisme d’un milieu. En l’occurence le milieu du vin, sur lequel elle se penche depuis une quinzaine d’années. Elle a été l’une des premières blogueuses à s’emparer du sujet sur son blog La Pinardothèque. Au début, elle est d’ailleurs restée anonyme, ce qui lui a valu de se faire systématiquement appeler monsieur, voire Francis. “Il faut croire que j’ai une plume à m’appeler Francis”, explique-t-elle en riant. Un pseudo qu’elle a longtemps gardé, en pied-de-nez à ceux qui pensent que le vin est une affaire d’hommes.

J’ai longtemps été ‘la femme de’ et les gens demandaient à parler au patron.” 

Aujourd’hui, elle est caviste en Belgique. “Au début, quand je suis venue travailler à la cave, je la reprenais avec mon mari, qui est très connu et légitime dans ce milieu, explique-t-elle. J’ai longtemps été ‘la femme de’ et les gens demandaient à parler au patron.” La situation change avec le temps et l’expérience. Mais elle continue à noter des anomalies dans ce milieu qui reste très masculin. “Je rencontre plein de femmes qui ne sont pas exposées médiatiquement, explique Sandrine. On pense que le vin est un métier d’homme.” Son point de rupture, elle l’atteint en 2014 quand La Revue du vin de France lui décerne le prix de “l’homme de l’année”. Elle monte sur scène avec sa fille en écharpe et en talons hauts et le paradoxe lui fait marquer un temps d’arrêt. “Je me suis retrouvée devant une assemblée d’hommes blancs de 40 ans, explique-t-elle. Je me suis dit qu’il y avait un problème: je rencontrais plein de femmes vigneronnes, cavistes, journalistes, tractoristes et pourtant elles étaient absentes, invisibles. Quand on les montre dans les médias, elles sont caricaturées, on parle de leur manucure.” En 2017, elle lance le mouvement Women Do Wine, qui commence par un hashtag sur Twitter avant de muter en association. À la veille de leur première rencontre à la Bellevilloise, retour sur une initiative plus que nécessaire.

 

L’association Women Do Wine est passée de 70 adhérentes en 2017 à 370 en 2019. Le nombre de femmes dans le milieu du vin a-t-il augmenté récemment?

Les femmes dans le vin ont toujours été là, mais comme dans beaucoup de métiers, elles ont été oubliées des registres. On leur donnait des tâches tellement spécifiques et peu rémunérées qu’elles n’avaient jamais le droit à un plein emploi. Elles étaient fermenteuses, lieuses… Les termes “vigneronne” ou “ouvrière agricole” n’existaient pas jusque dans les années 60 ou 70. Une “vigneronne” était une femme de vigneron. Une ouvrière était une abeille! Même si les femmes héritaient d’un domaine, elles devaient l’apporter en dot à un vigneron. De fait, on a pu avoir l’impression que les femmes n’étaient pas là puisqu’elles n’étaient pas sur les registres. Maintenant, elles ont de vrais statuts et apparaissent donc dans les données et dans les chiffres. Pour ce qui est du nombre d’adhérentes, il y a aussi eu un effet Weinstein et #MeToo. Le milieu du vin a eu l’affaire Marc Sibard des Caves Augé qui a explosé au même moment. D’un coup, on a parlé de sexisme et de harcèlement. Women Do Wine, en tant qu’association non-mixte, a permis à des femmes de s’exprimer.

Quelles sont les difficultés que rencontrent les femmes qui travaillent dans ce milieu?

J’ai parlé avec beaucoup de vigneronnes pour un livre sur lequel je travaille et l’expérience dépend de chacune. Du caractère, de la manière dont elles ont été entourées… J’ai parlé à une vigneronne très qualifiée qui a repris le domaine de son père. Il a mis cinq ans à lui laisser vraiment le contrôle. Certaines femmes, quand elles vont sur des salons, constatent qu’on ne parle qu’à l’homme qui les accompagne. Je dirais que plus elles sont jeunes, plus cela a l’air facile. Les jeunes vigneronnes sont plus sensibilisées aux questions féministes. Si elles vont sur un salon avec leur père, elles vont montrer qu’elles s’y connaissent en technique. Il y a toujours eu beaucoup de femmes qui se formaient en oenologie mais, la plupart du temps, elles ne se dirigeaient pas vers des postes de labo ou des aspects techniques. Elles évitaient les postes de cheffes de cave pour préférer la communication. Désormais elles accèdent à plein de métiers.

Et du côté des consommatrices? Quels sont les clichés autour du vin et des femmes?

En tant que caviste, je suis confrontée tous les jours à des gens qui ont des a priori et qui me demandent du vin “pour des femmes”. “Attention! C’est pour des femmes!” J’ai l’impression qu’ils vont le faire boire à des licornes! Le cliché reste que les femmes consomment des vins doux, rosés, des vins blancs secs… Alors que quand on discute avec des femmes, elles aiment les vins rouges très costauds, des vins blancs très acides, avec des amertumes… J’entends aussi souvent “c’est un vin féminin”, plus délicat, plus subtil… C’est faux! Je connais plein de femmes qui font des vins robustes et tanniques et des hommes qui font des vins fins et délicats. Le vin n’a pas de genre, on ne trouve pas encore d’utérus dans les bouteilles! Le jour où on ajoutera de l’essence de couilles, je serai d’accord pour dire que c’est un “vin masculin”!

En sommellerie les femmes sont sur tous les podiums, elles gagnent presque tous les concours.

Il y a aussi une idée reçue selon laquelle les femmes n’y connaissent rien en vin… 

Il y a du sexisme dans le service, quand on va au restaurant, la carte des vins est souvent tendue aux hommes. Beaucoup de femmes ont peur, elles disent qu’elles n’y connaissent rien et qu’elles ne peuvent pas choisir. Alors qu’un mec va débarquer à la cave et dire “je voudrais un Saint-Émilion de Beaujolais!” Quand on lui dit que ce n’est pas la même région il dit avec aplomb “si, je l’ai lu dans le Figaro!” Cela peut ressembler à de l’essentialisme, mais cette idée des femmes qui n’y connaissent rien est très ancrée. On a envie de travailler là-dessus.

Les médias sont-ils responsables de la sous-représentation des femmes?

Oui, et avec l’association on aimerait y remédier. Je sais bien que quand un·e journaliste a un “bon client”, il ou elle le garde et a tendance à le faire intervenir plusieurs fois. Un de nos chantiers va être de mettre en place une liste d’expertes pour que les journalistes puissent trouver une sommelière en Bourgogne, une caviste qui s’intéresse au bio… On le fait déjà actuellement au cas par cas.

Quel est l’objectif du festival à la Bellevilloise?

Donner de la visibilité, sensibiliser le public sur les clichés sexistes autour du vin et montrer que les femmes du vin sont multiples et qu’elles ont plein de talents. Le public pourra assister à des conférences, des ateliers, goûter des vins et il pourra aussi discuter avec les vigneronnes. Nous remettrons ensuite des prix à une femme qui s’est illustrée, à un jeune espoir, à un média qui a fait des efforts et à une entreprise qui a fait attention à la parité. Il y aura aussi un prix vinaigre pour dénoncer ce qu’on ne veut plus voir dans le monde du vin. Ce sera fait avec humour, on ne va pas sortir nos pelles et nos fourches!

A-t-on des raisons d’être optimistes pour l’avenir des femmes dans ce milieu?

Oui, et depuis le début de l’année, je vois que les choses changent. En sommellerie, les femmes sont sur tous les podiums, elles gagnent presque tous les concours. Je ressens un engouement général. Du côté de l’association on prend de l’ampleur médiatiquement, on nous invite sur des salons… Il y a du boulot, mais on y croit!

Propos recueillis par Pauline Le Gall


2. Koun, l'ONG libanaise qui diffuse le yoga dans les camps de réfugié·e·s 

“Rendre le yoga accessible à ceux qui en ont besoin.” Une devise qui frappe dès la page d’accueil du site de Koun, l’ONG fondée par Sandy Boutros, jeune yogi libanaise qui compte bien amener le yoga au sein des communautés défavorisées.
© Debby Termonia - Cheek Magazine
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