société

En partenariat avec la Région Ile-de-France

Zineb El Rhazoui a fait de la laïcité le combat de sa vie

Pour la deuxième année, la Région Île-de-France a voulu célébrer ces Franciliennes qui s’engagent et font bouger les lignes. Les trophées ellesdeFrance les ont récompensées pour leur courage, ou pour leurs actions menées dans le domaine de l’innovation, de la création, de la solidarité. Nous avons rencontré ces femmes extraordinaires: cette semaine, on dresse le portrait de Zineb El Rhazoui, journaliste et militante, prix Simone Veil du public. 
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Interviewer Zineb El Rhazoui, c’est savoir qu’on ne sera pas vraiment seules. Depuis l’attentat de Charlie Hebdo, la journaliste est sous protection policière: elle aurait dû être à cette fameuse conférence de rédaction si elle n’avait pas été en vacances au Maroc le 7 janvier 2015. Un hasard qui lui vaut d’être toujours là en 2020, plus déterminée que jamais à faire valoir des convictions qui sont loin de mettre tout le monde d’accord. En témoignent les bad buzz réguliers dont elle est l’objet dans les médias et sur les réseaux sociaux. Mais aussi les nombreux soutiens qui lui ont valu d’être récompensée par le prix Simone Veil aux trophées Elles de France, le seul qui ait été choisi par le public. Au milieu de 9 candidates, c’est vers elle que les votes se sont tournés, provoquant, comme d’habitude, autant de réactions euphoriques qu’outrées.

Zineb El Rhazoui s’en fiche, elle sait très bien qu’elle est clivante. “Cliver est une façon de jeter un pavé dans la mare, d’obliger les gens à débattre. Pour ma première action militante, je n’ai pas choisi une table ronde, mais une vraie provocation.” Allusion au pique-nique qu’elle a co-organisé en 2009 à Mohammedia au Maroc avec l’activiste Ibtissame Betty Lachgar en plein ramadan, pour protester contre l’obligation de jeûner dans ce pays musulman. “Si on n’avait pas choisi une action de terrain provocante, pensez-vous que tout le pays en aurait parlé dans les taxis et les cafés?

Faire réagir, c’est donc l’objectif avoué de cette trentenaire qui ne semble pas connaître la peur. Née et élevée dans un pays musulman, celui de son père marocain -sa mère est d’origine algérienne et iséroise-  elle défend sans relâche la laïcité, “un trésor national, qui nous permet de nous émanciper et d’être des citoyen·ne·s égales et égaux”.

Pour elle, il n’y a pas de compromis possible. “Pour moi, porter le voile ne peut pas être un choix féministe, explique-t-elle. Comme le dit très bien l’écrivaine algérienne Wassyla Tamzali, le voile n’est pas un choix mais un consentement.” Ce genre de critique frontale de l’islam, elle en a fait sa marque de fabrique voire son fonds de commerce; ses attaques récurrentes contre la religion dans laquelle elle est née lui valent aujourd’hui de nombreuses inimitiés tout comme des amitiés inattendues.

Les femmes de ma famille étaient soumises au patriarcat.

Cette ferveur féministe, elle la cultive depuis le jour où elle a compris que dans son propre foyer, sa liberté de femme était entravée. “Dans les pays arabo-musulmans, le père est soit un protecteur pour sa fille, soit un procureur général. Le mien était un procureur général, et les femmes de ma famille étaient soumises au patriarcat. Quand tu es une jeune fille au Maroc, très vite, la question qui se pose à toi, c’est ‘est-ce que tu rentres dans le moule, ou est-ce que tu deviens une femme libre, quitte à être considérée comme une pute aux yeux de la société?’. J’ai fait mon choix.”

Zineb El Rhazoui garde un mauvais souvenir de son adolescence et du moment où son corps est devenu un problème. “La puberté marque un changement social dans la rue, tout à coup, il faut te cacher et traverser l’espace public comme un fantôme.” Ses études d’arabe la mèneront en France, le pays auquel elle reconnaît désormais son obédience nationale. “Je me sens très attachée à la terre où j’ai grandi, à sa sensualité et à son peuple, mais la France me donne des droits que ne me donne pas le Maroc.”

Je n’aime pas le consensus mou ni la langue de bois.

De religion, elle n’a que la République, et son credo est le féminisme universaliste. “Je suis née dans un pays où les femmes n’ont pas leurs droits, c’est ça qui m’a menée vers l’universalisme, argumente-t-elle. Je crois qu’en matière de féminisme, jamais ne doivent entrer en jeu les problématiques politiques et culturelles.” En somme, il n’y a pas de relativisme culturel qui vaille, il n’y a qu’un seul modèle d’émancipation qui tienne. Une position jugée indéfendable par les militantes de l’intersectionnalité qui dénoncent un féminisme blanc et bourgeois coupé des réalités vécues par les femmes racisées. À cela près que Zineb El Rhazoui n’est pas blanche, malgré ses ancêtres isérois. “Je n’ai jamais cherché à plaire à tout le monde, poursuit la journaliste. Je n’aime pas le consensus mou ni la langue de bois et je respecte les personnes qui disent les choses avec clarté. Nous suffoquons sous le poids du politiquement correct, et ça fait un bien fou à tout le monde de dire ce qu’on pense.”

Pas sûr que cela fasse tant de bien de la voir s’écharper sur Twitter ou ailleurs avec ses nombreux·ses détracteurs et détractrices. Ni de la voir vriller en direct sur certains plateaux télé. Mais Zineb El Rhazoui assume tout et ne lâche rien sur le terrain de la liberté de conscience, celle qui l’a rapprochée de l’équipe de Charlie Hebdo à l’époque (Ndlr: elle a quitté le journal en 2016). “La liberté de conscience, c’est notre liberté absolue, on a le droit de penser ce qu’on veut et de le dire, à partir du moment où il n’y pas de violation de la liberté d’expression, qui est strictement encadrée par la loi.

Inquiète de la situation politique française, elle ne cesse d’alerter sur “ce qui se trame”. On lui demande d’être plus explicite: “L’islamisme est un poison qui détruit tout ce qu’il y a de plus naturel et de sacré chez les gens et qui a déjà détruit des sociétés entières. C’est un prêt-à-penser, à parler, à porter… et la pensée unique est un des symboles du fascisme.

 “Le printemps arabe, c’était un premier round.

Si elle dénonce les multiples menaces de mort dont elle fait l’objet, Zineb El Rhazoui confie toutefois être optimiste, notamment grâce à ce qu’elle observe au sein de la jeunesse du monde arabe. “L’athéisme explose de partout, je trouve par exemple extraordinaire ce qui est en train de se produire au Liban qui est le paroxysme du communautarisme, où s’est déroulée une guerre civile meurtrière au nom de la religion, et où les jeunes affirment depuis des semaines qu’ils veulent être libanais·e·s avant tout.” Celle qui a cru au Printemps arabe en s’engageant dans le mouvement du 20 février au Maroc en 2011 sait que cette lutte ne fait que commencer. “Le Printemps arabe, c’était un premier round, la jeunesse sera un jour aux commandes de ces pays, elle est en train de se constituer en forces politiques et elle participera au renouveau.” Un optimisme dont elle aura sans doute besoin dès son prochain bad buzz, qui ne saurait tarder.

Myriam Levain


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